Innocence, souffrance, résilience.
- Josiane Francoeur
- 25 sept. 2022
- 7 min de lecture
Sur le perron d’un aréna de petit village, des jeunes fumaient, buvaient et jacassaient au travers du son médiocre d’un groupe local mettant en avant plan la bonne vieille musique country. Le son des guitares parvenait à l’extérieur comme si on était devant le stage, le manque d’isolation devait y jouer un rôle.
Ma cigarette dans une main et ma bière dans l’autre, je riais, je m’amusais, je feelais coquine et je croyais que j’allais vivre une belle soirée, comme toutes les autres. L’innocence de l’adolescence à son état le plus pure. J’étais loin de me douter que ce serait tout le contraire, que tout foutrait le camp, que ma belle vie d’adolescente de dix-huit ans, vie dans laquelle la seule chose stable était mon petit chum depuis les quatre dernières années et mon trio de meilleures amies allait prendre fin abruptement.
On m’a dit qu’il y avait des rumeurs, je me suis dit qu’il y en avait toujours et surtout ici. On sait tous que les petits villages sont les inventeurs de la rumeur, mais on dit aussi qu’il n’y a jamais de fumée sans feu. Je ne pouvais pas m’imaginer une seule seconde que la rumeur allait devenir une tumeur qui allait s’accrocher à moi pour un petit bout. Que la machine à rumeur m’avait dans le collimateur.
Je revois alors la scène, je revois tout le monde me regardez avec leurs yeux de pitié, je revois toutes mes meilleures amies de filles fixer le perron comme si c’était de l’or bord en bord. Elles savaient et elles n’ont rien dit. C’est une connaissance qui ose finalement mettre des mots sur ce qui se passent.
- Il t’a trompé Jo! Pis pas juste une fois. Quand tu étais à Rimouski, toute la semaine. Ça fait longtemps que cela dur en plus!
BANG! BANG! BANG! Clairement un K.O. cette phrase, vous ne trouvez pas ? Je me serais cru sur un ring de boxe sans aucune expérience mangeant la volée du siècle. Je me demande où sont les caméras? C’est clairement une mauvaise blague?
Eh bien non, je suis dans une téléréalité finalement, celle de ma propre vie, tout est bien réelle.
À cet âge on a l’impression que tout nous appartient, que tout nous est dû, que les trahisons, que la peine, la douleur, ce n’est pas quelque chose qui nous atteindra, jamais. L’invincibilité et l’adolescence ne font qu’un, à nous deux la gloire! Notre connaissance des coups durs de la vie est encore limitée et on ne veut surtout pas s’y projeter.
Ben ce soir-là, j’ai prise une criss de débarque. C’est comme si le perron venait de s’écraser, de se fendre en deux, pis que je m’enfonçais ben profond dans la terre et que je n’essayais même pas de me relever. Comme si les écharpes du bois me rentraient direct dans peau une à une pour faire durer la souffrance. Un coup de masse direct dans face n’aurait pas fait plus mal que de réaliser que la personne en qui j’avais le plus confiance, que les personnes en qui j’avais le plus confiance venaient de me trahir pis haut la main à part de ça! J’apprenais comme ça, à la bonne franquette, un bon soir de février dans un party que la vie pouvait être une chienne.
Je suis rentrée en dedans, je vous ai vu, non loin de la piste de danse, les deux en train de jaser, comme si rien n’était, comme si votre histoire n’était que rumeur, pis ça m’a sacré le feu au cul, la rage m’a consumée, j’ai senti toute la haine que je pouvais avoir en dedans de moi sans m’en douter. Je me suis approchée, ma face voulait tout dire, je n’étais d’ailleurs pas super bonne pour jouer la comédie et cacher mes émotions, j’étais une franche, une directe comme on dit, mais je te l’ai quand même demandé :
- Tu me trompes-tu avec elle? En la pointant.
Vous n’avez rien dit, vous n’aviez pas besoin, y’avait beaucoup trop de monde pour corroborer la réalité. Son chum était à côté d’elle. Il a entendu. Elle est partie la tête bien basse sans faire de vague. T’est partie toi aussi, mais en furie, sur un crissement de pneu avec ton vieux toyota, comme si c’était moi la coupable de toute ça.
On m’aurait tabassé contre un mur, on m’aurait planté une hache en plein cœur que cela n’aurait pas fait plus mal. Criss que ça l’a fait mal, bien mal. Il n’y a rien comme la première fois qu’on subit la trahison, la première fois que quelqu’un brise notre confiance, la première peine d’amour.
Ma confiance aveugle en l’autre, ma façon de croire que la vie c’était fait juste de beau, envolé, cassée en milles miettes comme un miroir qui tombe de son petit crochet mural tout joli. Je venais d’apprendre à la dure que la vie comportait une certaine laideur.
J’ai voulu te faire payer, me venger, te faire aussi mal que tu m’avais fait. Ce soir-là, je suis partie, avec celui qui était le copain de la tienne, celle que tu voyais quand je n’étais pas là ou plutôt celle que tu baisais pendant que j’étudiais à des kilomètres de là. J’ai passé la nuit avec lui, mais en étant toujours avec toi dans ma tête. J’ai passé avec lui qu’une nuit, tandis que toi tu en avais passé combien avec elle ? Dans ton lit, dans notre lit. Je n’ai jamais pu coucher avec lui, j’en n’étais pas capable moi.
J’ai revue toutes les fois où on avait passé des moments ensemble, je me suis dit que tu jouais bien le cinéma, que tu étais un magnifique acteur. Je me suis demandé si tu l’avais caressé elle le matin même avant que je débarque chez toi en soirée. Je me suis demandé si elle avait dormi sur mon oreiller, si elle avait utilisé ma couverte toute chaude pis pourquoi pas ma brosse à dent dans le porte-verre de la salle de bain tant qu’à y être?
Ensuite, j’ai revu des partys auxquels on était allé ensemble, les deux couples et je me suis rappelés la fois qu’elle m’avait demandé si c’était vrai que tu en avais un gros? À quel point elle me narguait? À quel point elle riait de moi dans ma face? Pis toi qui ne disait rien et riait. À quel point t’a pu être aussi cruel? Je m’en suis posé des questions, parce que quand le cœur est meurtri, la tête essaye de comprendre, de mettre des explications pour digérer tout ça.
Je me suis demandé ce que j’avais fait pour mériter cette brique sur la tête? Qu’est-ce que je n’avais pas fait de correct? J’étais coupable non ? Qu’est-ce que j’aurai pu faire de différent?
Le surlendemain de ce soir fatidique, de retour seul dans mon 1 et demi à Rimouski, j’ai tenté de t’appeler, c’était moi qui revenais vers toi, peut-être pour tenter de recoller ce qui s’était brisé, je revenais pour m’excuser, de quoi j’en ai aucune idée. Tes chums et toi vous étiez sur la brosse, sur la débauche, tu m’as raccroché au nez une première fois. J’ai rappelé, l’énergie du désespoir comme on dit, je ne voyais pas autre chose que de revenir avec toi pour me réparer. Ton ami a pris le téléphone :
- Arrête de l’appeler, c’est toi la pute qui est aller couchez chez l’autre. Il ne veut plus rien savoir de toi.
BANG! BANG! BANG! le deuxième K.O., je commençais presqu’à m’habituer.
C’est comme ça que ça s’est terminé, moi roulé en boule dans mon divan-lit inconfortable à brailler toutes les larmes de mon corps, anéanti par tant de méchanceté.
Je me suis longtemps sentit comme une merde, cherchant en vain ma valeur. J’ai tout pris sur mes épaules. Je t’ai excusé, je t’ai mise sur un piédestal, je ne décrochais pas, je voulais me réparer, mais de la plus mauvaise manière qui soit quand je regarde la situation quinze ans plus tard.
J’ai mis des années à me refaire confiance et je cherche encore comment faire entièrement confiance à l’autre, parce que quand nos rêves, notre avenir, notre égo, notre soi-même se détruit d’un seul coup, c’est dur s’en remettre. C’est comme reconstruire une ville après un tsunami, ça ne se fait pas en criant ciseau!
Ça m’a brisée, en dedans, comme en dehors. Cela aura pris des années à m’étourdir pour constater que je n’avais rien fait au fond. C’était ton choix et tes actions et je n’en étais pas responsable. J’avais la charge de gérer ma douleur, c’est tout, c’était plutôt beaucoup.
Moi qui suis un être profondément loyal, qui irait au bout du monde pour ceux que j’aime, encore plus pour celui que j’aime et bien j’ai fait tout le contraire, j’ai cherché en d’autres l’espace d’une nuit, ce qui me manquait tant, mais c’était toi.
C’était brisée, j’étais brisée.
J’ai décider de faire mal aux autres qui s’attachaient un peu trop, comme tu me l’avais fait, mais je comprends que toute ma vie, cet épisode va me demander de me réparer, va me demander de baisser et craquer ma carapace pour permettre aux gens d’y entrer, montrer ma vulnérabilité. Je lèche encore ces blessures.
Je ne te remercierais jamais de m’avoir fait mal, de m’avoir blessée plus que ce que j’aurais pu imaginer, mais au fond de moi, je sais que chaque étape, chaque douleur, chaque souffrance nous apprends sur nous. Je suis devenue une personne plus ouverte d’esprit, plus compréhensive, moins tête en l’air, j’ai laissé de côté un peu plus mon égo pour me concentrer sur l’humanité et sur l’empathie. J’ai décidé de focusser sur les relations humaines qui m’apportent quelque chose. J’ai cessé de donner ma confiance quand je n’étais pas sur des intentions réelles de l’autre.
Je suis devenue une meilleure humaine grâce à toi. Je t’ai pardonnée, je lui ai pardonné et je me suis pardonnée.
La vie c’est fait pour apprendre et j’ai appris. Appris qu’on ne meurt pas de la trahison, d’une peine d’amour, qu’on a le droit d’avoir mal, mais qu’on doit continuer à avancer, que l’innocence se transforme quelques fois en souffrance nous permettant ainsi d’expérimenter la résilience.
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